Entretien avec Raoul Coutard

En mai 2016, les étudiants de 2e année du département Image de La Fémis ont rencontré Raoul Coutard, directeur de la photographie. Ils ont évoqué avec lui son métier et les collaborations qui ont marqué sa carrière. Cette rencontre a abouti à un entretien de trois heures trente, dont la transcription, qui a été abrégée et éditée, donne un aperçu.

Une rencontre avec Raoul Coutard (1924-2016) par Priska Morrissey

Assis dans un fauteuil roulant ou debout dans la rue, à l’intérieur d’une voiture décapotée ou perché sur la table d’une terrasse de café, le haut du corps légèrement basculé vers l’arrière, les bras relevés le long du torse pour prémunir la fatigue des muscles, les mains fermement accrochées aux poignées d’un Caméflex, absorbé par le plan qu’il est en train de cadrer : telles sont probablement les images les plus fameuses de Raoul Coutard, celles que l’on retrouve abondamment dans la presse des années 1960, puis dans les ouvrages consacrés à la Nouvelle Vague française dont il est un des représentants les plus illustres.
Coutard fut l’un des directeurs de la photographie les plus médiatisés comme les plus décriés. À la fin des années 1950, avec sa seule expérience de photographe-reporter et de photographe de romans-photos, ce baroudeur est un outsider au milieu d’une profession habituellement issue de formations à l’École technique de photographie et de cinéma ou à l’IDHEC puis régulée par des années d’assistanat. C’est probablement ce chemin de traverse tout comme son savoir-faire de photographe de guerre qui expliquent les formidables audaces qu’il s’autorise et qui font de lui l’un des grands inventeurs formels de la modernité photographique. Qu’on songe au système d’éclairage par réflexion suspendu qu’il met au point au début des années 1960 et qui, en libérant l’espace de tournage d’une partie des câbles et projecteurs, offre aux acteurs la liberté de mouvement et d’improvisation souhaitée par de nouveaux réalisateurs. Qu’on songe au choix de la pellicule pour appareil photo Ilford HPS utilisée pour obtenir une sensibilité accrue et une image inédite sur grand écran dans À bout de souffle de Jean-Luc Godard (1960) puis d’autres films, notamment de François Truffaut. Qu’on songe encore aux plans si obscurs qu’ils en deviennent presque illisibles dans Tirez sur le pianiste de Truffaut (1960). Sa photographie en noir et blanc est tantôt très contrastée et dure, tantôt d’une grande douceur. On en trouve de belles illustrations dans Lola de Jacques Demy (1960) ou dans Jules et Jim de Truffaut (1962). Coutard, qui avait entamé sa carrière en 1956 avec un film en Eastmancolor, La Passe du diable de Jacques Dupont et Pierre Schoendoerffer, bascule définitivement dans la couleur au milieu des années 1960, suivant la tendance de la production française. Des décennies plus tard, il retrouve cependant le noir et blanc avec deux films de Philippe Garrel : en 1993, il filme les confidences de Naissance de l’amour dans l’âpre obscurité d’une chambre ou d’une rue lointainement éclairée, et, en 2001, il éclaire le plus lumineux sinon plus diurne Sauvage Innocence.
Entre 1959 (tournage d’À bout de souffle) et 1967 (Week-end), Coutard signe l’image de quatorze films de Godard, expérimentant chaque fois, aussi bien en noir et blanc (par exemple avec la photographie charbonneuse des Carabiniers en 1963) qu’en couleurs, consolidant l’idée prônée par Godard de travailler la couleur en respectant et magnifiant l’éclat des teintes des objets présents sur le plateau. Difficile, en effet, de se souvenir d’Une femme est une femme (1961), du Mépris (1963) ou de Pierrot le Fou (1965) sans avoir en tête l’explosion du bleu de la mer ou d’un visage peinturluré, d’une crinière et d’un peignoir jaunes, d’un canapé ou d’un parapluie rouges. Coutard retrouve Godard au début des années 1980 pour Passion (1982) et Prénom Carmen (1983), offrant au cinéaste de remarquables contre-jours, s’essayant davantage au clair-obscur et à filmer les subtilités changeantes des couleurs du ciel et de la mer qui oscillent, dans Prénom Carmen, entre le rose poudré, le bleuet et le lichen.
Pour autant, réduire Coutard à la Nouvelle Vague ne serait pas lui rendre justice. Il est aussi, et probablement à ses yeux surtout, le directeur de la photographie et l’ami de Pierre Schoendoerffer, son compagnon d’armes en Indochine. Après La Passe du diable, il a notamment photographié La 317e Section (1965) et Le Crabe-Tambour (1977) pour lequel il reçut un César. Il a collaboré dans les années 1970-1980 avec Costa-Gavras, Édouard Molinaro, Jean-Pierre Mocky ou Nagisa Oshima (Max mon amour). Il fut enfin le réalisateur de plusieurs documentaires et de trois longs métrages de fiction entre 1970 et 1983. Le premier est certainement le plus réussi et le plus émouvant : Hoa-Binh, prix Jean-Vigo et prix de la première œuvre à Cannes, évoque un thème cher à Coutard, la guerre et ses conséquences.
L’entretien qui suit est issu d’une rencontre entre Raoul Coutard et les étudiants en deuxième année Image de La Fémis dans le cadre du projet Filmographies en mai 2017. Cet entretien a été pensé en complément des sources déjà disponibles, au premier rang desquelles figurent l’autobiographie de Coutard et un long et riche entretien filmé, mis en ligne sur le site "Web of Stories". Notre entretien n’aborde donc pas de façon exhaustive tous les films, mais il suit le cours chronologique de la carrière de Coutard en privilégiant les informations et réflexions nouvelles.
Nous avons été chaleureusement reçus au domicile de Monique et Raoul Coutard, confortant l’image de l’homme qui se dégage de ses témoignages publiés ou filmés et de son autobiographie, à savoir d’un compagnon armé d’un humour certain, généreux, adepte de la bonne chère et d’un verre de vin partagés. Qu’ils soient ici tous deux grandement remerciés pour leur accueil généreux, leur gentillesse et leur disponibilité.

L’entretien intégral est disponible sous forme de PDF dans la colonne de droite.

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© Jean-Jacques Bouhon, 2016
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© Jean-Jacques Bouhon, 2016

Entretien réalisé dans le cadre du programme « Filmographies : archives audiovisuelles des métiers du cinéma » en partenariat avec la Cinémathèque française, mené par les étudiants du département Image de La Fémis (Promotion Ennio Morricone – 2018) : Maéva Bérol, Clément Fourment, Emmanuel Fraisse, Till Leprêtre, François Ray et Aurore Toulon, sous la direction de Priska Morrissey (Université Rennes 2), en présence de Jean-Jacques Bouhon.

Transcription complète : Marie Frappat

Relecture et édition de la version courte : Barbara Turquier, Priska Morrissey, Jean-Jacques Bouhon

Les étudiants et responsables de La Fémis remercient particulièrement Monique Coutard.

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